Géographe - Urbaniste
Chungking Mansion, une ville dans la ville
Il y a des endroits qui résistent. Pendant que le quartier se gentrifiait à marche forcée, que les façades se couvraient de publicités pour des montres à dix mille euros et des boutiques de luxe interchangeables, un ensemble de tours tenait bon. Gris, vieillot, bruyant, indifférent au voisinage. Chungking Mansion.
J'y ai séjourné environ un mois lors de mon premier passage à Hong Kong, dans une chambre d'environ sept mètres carrés partagée avec un ami. Six ans plus tard, lors de mon second séjour, j'y suis repassé brièvement. Juste le temps de constater que rien, ou presque, n'avait changé.
Une fourmilière de 130 nationalités
Construit en 1961 sur Nathan Road, à Kowloon, Chungking Mansion devait être un immeuble résidentiel. Au fil des décennies, les commerces ont progressivement colonisé les étages, et le bâtiment est devenu sans le vouloir un bon exemple de mixité des usages. Dans l'une des villes les plus denses du globe, il en représente bien l'intensité : au rez-de-chaussée et les premiers étages s'étendent espaces commerciaux et vente en gros, et à partir du troisième jusqu'au dix-septième, les cinq blocs sont principalement occupés par des guesthouses. Des couloirs qui se multiplient à l'infini, des odeurs de curry, de friture et de téléphones neufs qui se superposent dès l'entrée. Plus de 10 000 personnes y entrent et sortent chaque jour.
C'est là que plusieurs diasporas se sont progressivement enracinées, souvent portées par les mêmes logiques économiques. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, des commerçants africains sont arrivés en vagues, achetant des marchandises à Hong Kong et en Chine pour les revendre dans leurs pays d'origine. Avant eux, des populations d'Asie du Sud avaient déjà établi leurs commerces et guesthouses dans les étages. Asie du Sud, Moyen-Orient, Afrique subsaharienne : chaque communauté y a trouvé un point d'ancrage, dans l'un des marchés immobiliers les plus chers du monde, où le reste du quartier leur est de fait largement inaccessible. Un mix étonnant se forme ainsi entre ces diasporas installées depuis des décennies et des backpackers de passage pour quelques nuits, attirés par les prix les plus bas de Hong Kong.
L'anthropologue Gordon Mathews, qui a passé une nuit dans chacune des quatre-vingt-dix guesthouses du bâtiment, a fini par le qualifier de "ghetto au centre du monde", une formule qui dit bien à la fois l'isolement de ses habitants et leur connexion paradoxale avec le reste de la planète.
En 2008, on estimait que 20 % des téléphones mobiles en circulation en Afrique subsaharienne avaient transité par Chungking Mansion.
L'envers du décor
Le film Chungking Express de Wong Kar-wai, sorti en 1994, a offert au bâtiment une aura cinématographique mondiale. Sa direction photo saisit l'atmosphère des couloirs, la lumière bleutée, la sensation d'un monde parallèle suspendu dans la ville. Le film ne se focalise pas sur la vie quotidienne du bâtiment. Cette vie-là se passe ailleurs.
Lors de mon séjour, chacune des tours disposait de deux ascenseurs, dont l'un régulièrement mobilisé pour les livraisons ou simplement en panne. On a vite pris l'habitude de monter à pied, mieux valait ne rien oublier avant de descendre. Les cages d'escaliers constituent un espace à part entière : certains y boivent à l'abri des regards en pleine journée. D'autres y passent la nuit au dernier étage, faute d'avoir pu se payer une chambre. On empruntait ce même palier pour accéder au toit et prendre des photos, en essayant d'éviter la caméra qui déclenchait l'arrivée d'un gardien.
Le colocataire avec qui je partageais la chambre me parla un jour d'un Français recherché pour crime en France, réfugié dans l'immeuble depuis une dizaine d'années grâce à l'absence d'accord d'extradition entre les deux pays. La chose paraissait difficile à croire. Elle n'était pourtant pas si loin de la réalité : en 2019, un contrôleur aérien français, recherché depuis huit ans pour le meurtre d'un collègue, a été identifié à Hong Kong. En 2021, il y était toujours, libre, les autorités n'ayant pas pu agir faute d'accord d'extradition avec la France. Pour ce type de profil, Chungking Mansion représente une logique implacable : anonymat garanti, communauté hermétique, ville sans extradition.
Un terrain de jeu pour l'ère YouTube
L'endroit n'a pas échappé aux créateurs de contenu. Depuis quelques années, des dizaines de vidéastes viennent s'y filmer en quête d'authenticité urbaine. Casey Neistat, l'un des pionniers du vlog de rue new-yorkais, y avait tourné à l'époque de mon premier séjour une vidéo dans laquelle apparaissait notamment le marchand de sommeil chez qui j'avais loué ma chambre. Le bâtiment est devenu un décor presque obligatoire pour quiconque veut filmer "le vrai Hong Kong". Les filtres et présets d'appareil photo inspirés de Wong Kar-wai y font d'ailleurs merveille.
Là où les prix au mètre carré comptent parmi les plus élevés de la planète, Chungking Mansion résiste encore. C'est peut-être ça, sa vraie force.